Mon Afrique du Sud – Une histoire personnelle

Ce blogue sera tout en texte et sans photo, un léger changement par rapport à d’habitude, vu que jusqu’à présent Sophie a fait un excellent travail à poster des photos…

Pour les lecteurs qui ne seraient pas au courant, je suis né en Afrique du Sud en 1973, de parents britanniques. Par coïncidence, c’était environ l’apogée du régime d’apartheid. J’ai passé les premières 6 années de ma vie à Johannesburg, puis, suite au divorce de mes parents, ai déménagé avec ma mère et mon frère aîné dans la petite ville minière de Welkom. Pour moi, aller dans une école pour blancs seulement et vivre dans un quartier où il n’y a que des blancs était parfaitement normal. Nous vivions pauvrement, ma mère travaillant comme commis-comptable et ayant de la difficulté à joindre les deux bouts à la fin de chaque mois. Mais nous ne manquions de rien réellement, comparés à la majorité noire dont nous avions à peine connaissance puisqu’ils n’étaient pas autorisés à voyager à l’extérieur des townships sans la permission des autorités.

Comme la plupart des blancs à cette époque, nous employions une bonne à la maison. Nous l’appelions Emily, mais ce n’était pas son vrai nom. Nous ne connaissions pas son nom. Ce que nous savions, c’est qu’elle avait deux filles, que nous n’avons jamais vues. Elles vivaient dans un township (similaire à une réserve amérindienne au Canada, mais avec plus de restrictions) à environ 100 km de notre ville, et Emily allait les voir presque chaque mois. Nous ne savions pas si elle était mariée, ou séparée. Cette façon de vivre étant si normalisée et imprégnée en nous, nous n’avons jamais pensé poser la question: si tu t’occupes mes enfants, alors qui s’occupe des tiens? Ainsi allait-il dans l’Afrique du Sud des années 80.

Emily vivait dans une toute petite hutte au fond de notre jardin. Elle avait une toilette, mais seulement un lavabo, pas de bain ni de douche. Et en y pensant, je crois qu’elle n’avait même pas l’électricité parce que sa chambre sentait toujours la paraffine provenant d’une lampe à l’huile. C’était cependant un hébergement probablement plus luxueux que celui de ses enfants dans le township. Au moins elle avait des murs en briques et un mince toit au-dessus de sa tête.

Malgré le fait que ma mère ne connaissait pas son vrai nom, elle faisait confiance à cette femme pour pratiquement élever ses deux fils puisqu’elle était au travail chaque jour. L’école débutait tôt, autour de 7:30 am, et se terminait également tôt, autour de 1 pm. Certains jours nous avions des activités parascolaires, surtout du sport, mais d’autres jours nous étions à la maison à 1:30 pm. Nous nous préparions un sandwich, puis étions dans les jambes d’Emily pour le reste de la journée. Elle s’occupait de nous et prenait soin de nous comme si nous étions ses propres enfants, béni soit-elle. Elle devait tolérer toutes sortes de bêtises de notre part, puisque, étant des garçons, nous adorions lui jouer des tours et l’embêter. Si nous étions particulièrement tannants, le pire qui pouvait nous arriver était qu’elle allait dire à ma mère que nous n’avions pas été gentils. Il suffit de dire que ma mère ne faisait pas vraiment de discipline – nous pouvions régner librement.

En plus de nous surveiller, Emily faisait toute la cuisine et le ménage, sauf les fins de semaine où ma mère préparait des spaghettis bolognaises, ou nous faisions un braai (terme sud-africain pour barbecue). Les seuls amis d’Emily étaient les autres bonnes qui vivaient dans les maisons environnantes, et le jardinier occasionnel. Les lois de l’apartheid interdisaient toute forme de regroupement de noirs à l’extérieur des townships, et les personnes arrêtées en tels rassemblements risquaient de se retrouver en prison.

Un soir, je devais avoir 9 ou 10 ans, Emily a invité quelques amis et ils ont fait une petite fête dans sa chambre. Il y avait de l’alcool, une autre interdiction pour les noirs travaillant dans les quartiers blancs. Ils passaient du bon temps, riant et blaguant, rien de trop extravagant. Nous n’avions aucun problème avec eux, mais j’imagine qu’un de nos voisins (principalement des Afrikaners) n’était pas aussi tolérant, et a appelé les SAPS (South African Police Force). Les policiers sont arrivés en plusieurs camionnettes, au moins 5, armés de shamboks (longs bâtons flexibles pour fouetter). Je me souviens être debout dans notre porte d’entrée, et regarder, horrifié, ces pauvres gens se faire battre et recevoir coups de pieds et de fouets pour les faire monter dans les camionnettes. Ils ont ensuite été amenés Dieu sait où, seulement pour avoir partagé quelques bières ensemble.

Je n’oublierai jamais mes émotions par la suite. Même si techniquement ils avaient brisé la “loi”, peut-être que cette “loi” était injuste. Mais en plus, la façon dont la police avait agi était nettement exagérée, c’était pure brutalité. À partir de ce moment, j’ai commencé à me sentir de moins en moins à l’aise avec la façon dont les choses étaient conduites par les autorités. Mais étant un enfant, je me sentais impuissant à changer le système…

Nous avons quitté l’Afrique du Sud en décembre 1986, quelques années après cet incident. Même si j’étais triste de quitter mon école et mes amis, j’étais aussi heureux de ne plus faire partie de ce système.

Alors,  environ 35 ans plus tard, me voici de retour dans ce pays que j’ai déjà appelé chez moi. C’est toujours un plaisir de revenir dans cet endroit magnifique, particulièrement Cape Town en décembre. Le pays a toujours des problèmes importants avec la répartition inégale des richesses. Une forme de racisme économique persiste et empêche une majorité de la population d’accéder à certaines places ou de faire certaines activités, pas à cause de la couleur de leur peau, mais parce qu’ils n’en ont simplement pas les moyens. La semaine dernière nous sommes allés au centre d’achat Cavendish Square à Cape Town, et sommes arrêtés pour le lunch au Woolworths Cafe. Ce n’est pas un restaurant très dispendieux, mais je n’ai vu qu’une seule table avec des noirs assis pour un repas. Même chose pour le cinéma: exclusivement blanc.

Alors que ma génération et les générations précédentes sont probablement une cause perdue, je vois beaucoup de raison d’être optimiste en observant les plus jeunes, nés après la fin de l’apartheid. Hier, nous sommes allés à la plage. C’était un beau dimanche ensoleillé, alors il y avait foule. Nous avons déniché une place où nous installer, et par la suite Sophie a remarqué qu’à notre côté se trouvaient un groupe de jeunes amis, deux filles noires et un garçon blanc. Ils ont plus tard été rejoints par d’autres amis blancs, puis par une famille noire avec de jeunes enfants. De mon point de vue, ayant la mauvaise expérience des jours anciens, c’était impressionnant. De l’autre côté d’où nous étions assis, deux femmes, possiblement un couple de lesbiennes, une blanche et une noire, se prélassaient au soleil ensemble sans aucune crainte. Cette image était encore plus renversante pour moi! Un autre signe prometteur est la popularité croissante du système de transport public chez les blancs. J’étais un peu nerveux avant notre premier trajet en train jusqu’au centre-ville de Cape Town, n’étant pas sûr à quoi m’attendre, et si c’était une bonne idée d’amener mes enfants avec moi. Mais tout s’est bien passé, et personne ne s’est préoccupé de la couleur notre peau. Si le service ferroviaire était un peu plus fiable, je le recommanderais à tous sans hésitation.

Malgré tout ceci, c’est encore difficile pour moi de ne pas ressentir un peu de honte quand nous entrons dans un magasin de vêtements “pour noirs”. C’est comme si je pouvais sentir les gens autour se demander :”qu’est-ce qu’une famille blanche fait dans notre magasin?”. Ces préjugés sont profondément imprégnés en moi, alors j’imagine comment ça peut être difficile pour la génération de mes parents d’accepter les changements. Mais nous devons les accepter.

En résumé, j’ai l’impression que l’Afrique du Sud bouge tranquillement dans la bonne direction, mais il faudra probablement encore quelques générations de plus pour effacer complètement l’horrible passé de l’apartheid. Quand les vieilles générations seront disparues, les jeunes pourront réellement travailler ensemble pour transformer ce merveilleux pays en une grande nation. Entre temps, je suis heureux d’être ici maintenant, pour observer les débuts de ce changement, en sachant que la scène répugnante dont j’ai été témoin il y a toutes ces années ne se répétera jamais.

 

 

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